Voici, en exclusivité sur ce site, l'introduction de Péladeau. Une histoire de vengeance, d'argent et de journaux :
Le pari de Pierre Péladeau
Séparatiste, maniaco-dépressif, ex-alcoolique et antisémite; c’est ainsi que certains journalistes de la presse anglophone présentaient Pierre Péladeau. Au Québec, ses nombreuses conquêtes amoureuses et les journaux à potins qu’il publiait retenaient davantage l’attention. Dix ans après la mort du personnage, un portrait de l’éditeur qu’il a été s’imposait.
En 1996, Pierre Péladeau révélait à la revue Commerce qu’il allait publier un
livre : « Ce sera en quelque sorte mon testament au milieu des
affaires. »
Son testament, s’il avait eu le temps de l’achever, il l’eût élevé à sa gloire
personnelle. Toutefois, Pierre Péladeau n’aurait pas, dans ce récit, gommé
l’âpreté et la violence du milieu des affaires. Une décennie de recul était nécessaire pour
aborder, sans naïveté, la biographie de l’homme d’affaires le plus controversé
du Québec.
Self made man, Pierre Péladeau l’était sans aucun doute,
mais contrairement à ce qu’il laissait entendre, l’homme d’affaires ne fit
jamais partie des « gens ordinaires » qui lisent aujourd’hui ses
publications. Né à Outremont de parents lettrés qui vivaient dans l’opulence,
il connut davantage la déchéance que la misère.
C’est par hasard que Pierre Péladeau s’orienta
vers les journaux, en homme d’affaires opportuniste. Il comprit rapidement les
tenants et aboutissants du métier d’éditeur et se prit à aimer les journaux.
Bien que Quebecor fût devenue, à la fin de sa vie, une imprimerie de calibre
mondial, Pierre Péladeau s’occupait la plupart du temps des journaux.
L’ascension de Pierre Péladeau est, en soi,
impressionnante. Qu’il se lançât ainsi dans une industrie qui amorçait alors un
lent déclin dans la deuxième moitié du vingtième siècle l’est plus encore. En
effet, si on passe sous silence les publications gratuites, l’immense majorité
des quotidiens nord-américains ont été fondés avant 1950. Le Journal de Montréal et le Journal de Québec, les journaux Sun et le
USA Today, tous des tabloïds
populaires, figurent parmi les exceptions.
En 1950, justement, Pierre Péladeau rachetait
le Journal de Rosemont et, en 1964,
il lançait le Journal de Montréal. La
télévision était alors considérée comme le média de l’avenir, mais Pierre
Péladeau possédait des imprimeries et voulait les rentabiliser. Durant un
demi-siècle, il a bâti son empire à un rythme effréné, à une vitesse qui était
supérieure, et de loin, à celle de l’affaissement de l’industrie. Contrairement
aux conglomérats médiatiques gonflés par acquisitions, l’empire Péladeau doit
son envergure à la volonté et à la vision de son créateur. Selon l’homme
d’affaires, seuls les tabloïds avaient de l’avenir; le temps lui donne chaque
jour un peu plus raison.
L’histoire des entreprises de Pierre Péladeau, de 1950 à nos jours, se confond avec celle des médias imprimés à l’échelle mondiale. Étonnamment, cette histoire de journaux débuta à Outremont par les déboires financiers d’un riche marchand de bois qui s’était fait tout seul : Henri Péladeau. Les succès du magnat de la presse ne s’expliquent en rien par l’histoire familiale, puisque Henri Péladeau, son père, fit faillite avant la Grande Dépression. Pierre Péladeau fut toute sa vie hanté par ce que lui et sa famille considéraient comme une humiliation.
Son père ne lui légua ni journaux ni fortune, mais une soif inextinguible de vengeance. Pierre ne fut pas le digne fils d’Henri, bien au contraire. Le nom Péladeau est devenu rien de moins qu’une marque de commerce dans l’imaginaire collectif. Le défunt magnat de la presse a donc gagné son pari.